Difference between revisions of "Piscine Bellefosse (0019FH0040)"

 
(10 intermediate revisions by 3 users not shown)
Line 4: Line 4:
 
|fonds=Guin
 
|fonds=Guin
 
|idSupport=0019FH0040
 
|idSupport=0019FH0040
 +
|dateDebut=1956
 
|video=0019FH0040_1
 
|video=0019FH0040_1
 
|institution_dorigine=MIRA
 
|institution_dorigine=MIRA
Line 12: Line 13:
 
|format_original=8 mm
 
|format_original=8 mm
 
|droits=MIRA
 
|droits=MIRA
|Etat_redaction=Non
+
|Etat_redaction=Oui
|Etat_publication=Non
+
|Etat_publication=Oui
 
|realisateurs=Klein, Rodolphe
 
|realisateurs=Klein, Rodolphe
 +
|apercu=Piscine_Bellefosse2.jpg
 
|username=L. Romieux
 
|username=L. Romieux
 
|userrealname=Lola Romieux
 
|userrealname=Lola Romieux
Line 21: Line 23:
 
|thematique=Swimming
 
|thematique=Swimming
 
|Resume_fr=Le film, muet et en couleur, nous montre une sélection de scènes de loisir estival d’une famille alsacienne en 1956 au cours d’une journée passée à la piscine de plein air de Bellefosse.
 
|Resume_fr=Le film, muet et en couleur, nous montre une sélection de scènes de loisir estival d’une famille alsacienne en 1956 au cours d’une journée passée à la piscine de plein air de Bellefosse.
|Contexte_et_analyse_fr=Partie de l’ancien comté du Ban de la Roche, Bellefosse est une commune de bas-rhinoise située dans les hauteurs de la vallée de la Bruche (arrondissement de Molsheim, canton de Mutzig), à 810m d’altitude moyenne, sur le versant occidental du massif du Champ du Feu. Bellefosse est faiblement peuplée aujourd’hui comme à l’époque : le recensement LDH/EHESS/Cassini de 1954 indique 161 habitants, c’est-à-dire une vingtaine d’habitants par km2. Il s’agit surtout d’une localité de tourisme estival et hivernal, considérée comme un point d’accès privilégié au Champ du Feu ainsi qu’à plusieurs sites culturels environnants.
+
|Contexte_et_analyse_fr=Partie de l’ancien comté du Ban de la Roche, Bellefosse est une commune bas-rhinoise située dans les hauteurs de la vallée de la Bruche (arrondissement de Molsheim, canton de Mutzig), à 810m d’altitude moyenne, sur le versant occidental du massif du Champ du Feu. Bellefosse est faiblement peuplée aujourd’hui comme à l’époque : le recensement LDH/EHESS/Cassini de 1954 indique 161 habitants, c’est-à-dire une vingtaine d’habitants par km2. Il s’agit surtout d’une localité de tourisme estival et hivernal, considérée comme un point d’accès privilégié au Champ du Feu ainsi qu’à plusieurs sites culturels environnants.
  
Le réalisateur est Rodolphe Klein (1899-1975) : étudiant en Droit à l’université de Strasbourg redevenue française, il devient avocat et officie au barreau de Strasbourg jusqu’en 1971. Il est en outre maire de Marlenheim de la libération en juin 1945 à mars 1971. Ami personnel de Pierre Pflimlin, ils inaugurent ensemble le statut de Marlenheim en tant que Porte de la Route des Vins d’Alsace en 1953. Passionné de cinéma, Klein a laissé 87 films amateurs en 8mm qui, dans la période 1936-1970, capturent des événements divers : des moments politiques et festifs de Marlenheim aux activités de loisir passés en famille tant dans cette ville qu’ailleurs en France et en Suisse (skis, baignades, balades, chasse, etc)La conjointe de M. Klein est Marianne Claude (1910-2000), membre d’une famille d’entrepreneurs de Marlenheim, fondateurs et propriétaires de la fabrique de scies à bois et à métaux « La Reine Claude » depuis 1895. Le couple aura trois enfants : Marc, Damiane (épouse Scheer) et Sabine (épouse Guin), s’occupant de la collecte et de la transmission des archives photographiques cinématographiques du père à MIRA en 2013.
+
Le réalisateur est Rodolphe Klein (1899-1975) : étudiant en Droit à l’université de Strasbourg redevenue française, il devient avocat et officie au barreau de Strasbourg jusqu’en 1971. Il est en outre maire de Marlenheim de la libération en juin 1945 à mars 1971. Ami personnel de Pierre Pflimlin, ils inaugurent ensemble le statut de Marlenheim en tant que Porte de la Route des Vins d’Alsace en 1953. Passionné de cinéma, Klein a laissé 87 films amateurs en 8mm qui, dans la période 1936-1970, capturent des événements divers : des moments politiques et festifs de Marlenheim aux activités de loisir passés en famille tant dans cette ville qu’ailleurs en France et en Suisse (ski, baignades, balades, chasse, etc). La conjointe de M. Klein est Marianne Claude (1910-2000), membre d’une famille d’entrepreneurs de Marlenheim, fondateurs et propriétaires de la fabrique de scies à bois et à métaux « La Reine Claude » depuis 1895. Le couple aura trois enfants : Marc, Damiane (épouse Scheer) et Sabine (épouse Guin), s’occupant de la collecte et de la transmission des archives photographiques cinématographiques du père à MIRA en 2013.
  
 
'''La première piscine de montagne d’Alsace : une initiative pionnière
 
'''La première piscine de montagne d’Alsace : une initiative pionnière
 
'''
 
'''
L’histoire de la piscine est intimement liée à celle du Ski Club Bellefosse-Strasbourg (SCBS), fondé en 1934 à l’initiative de Jean Brandt et composé surtout de jeunes passionnés non seulement de ski et randonnées dans ce coin des Vosges si pittoresque, mais aussi de natation L’attitude des fondateurs du SCBS se distingue de celle d’autres Ski Clubs de la période par une volonté d’aller au-delà d’une conception purement utilitaire de la montagne et de la séparation sectorielle des pratiques sportives : ils font preuve, au contraire, d’une volonté réelle de développement d’infrastructures permettant l’accès le plus large aux pratiques sportives, des débutants aux experts, et une mise en valeur de l’ensemble des potentialités touristiques du territoire.
 
  
Ses membres installent en 1934 les fondations de leur chalet-refuge à Bellefosse, achevé et amélioré au fil des années 1930-1940 (filmé de loin à la minute 00:47), et décident bientôt de bâtir, à côté de celui-ci, une piscine de plein air. Le SCBS parvient à obtenir l’accord et l’aide de l’équipe municipale de Bellefosse, conduite par Ernest Louis Bohy (1886-1974), qui en septembre 1935 loue le terrain au club pour une durée de 99 ans et l’autorise à alimenter la piscine avec l’eau de source. Le patronat strasbourgeois vient aussi en aide du SCBS : Emile Bussinger et son fils Roger (propriétaires d’une entreprise de baguettes et de cadres), ainsi qu’Edouard Deetjen (propriétaire de l’orfèvrerie de luxe homonyme et premier président du SCBS) figurent parmi les donateurs principaux. C’est notamment Deetjen qui finance presque entièrement l’achat des matières premières pour la construction de la piscine. Les travaux débutent fin 1935 et voient une participation active des Belfossois avec leurs pelles, pioches et attelages de bœufs et chevaux, faisant de cette œuvre l’objet d’une véritable appropriation collective destinée à la renommée de la commune. Les travaux sont rapides et la piscine peut être inaugurée déjà en 1936 sous le nom de « Piscine Deetjen ». Le bassin de 20m x 10m, doté de plongeoir, est entouré d’un espace herbeux destiné à la détente, aux loisirs ou bien aux pique-niques. Les baignades en mixité sont consenties dès sa création ; cependant, comme dans d’autres établissements alsaciens de la même époque, ce sont seulement les femmes qui sont obligées de porter un bonnet de bain. Bien que construite sur une initiative privée et associative, la piscine n’a jamais eu un caractère de lieu exclusif pour les membres du SCBS, mais au contraire elle a toujours fonctionné comme un établissement public.
+
L’histoire de la piscine est intimement liée à celle du Ski Club Bellefosse-Strasbourg (SCBS), fondé en 1934 à l’initiative de Jean Brandt et composé surtout de jeunes passionnés non seulement de ski et randonnées dans ce coin des Vosges si pittoresque, mais aussi de natation. L’attitude des fondateurs du SCBS se distingue de celle d’autres Ski Clubs de la période par une volonté d’aller au-delà d’une conception purement utilitaire de la montagne et de la séparation sectorielle des pratiques sportives : ils font preuve, au contraire, d’une volonté réelle de développement d’infrastructures permettant l’accès le plus large aux pratiques sportives, des débutants aux experts, et une mise en valeur de l’ensemble des potentialités touristiques du territoire.
  
La construction d’une piscine de plein air à côté d’un chalet-refuge est à cette époque une pratique tout à fait inédite. Celle de Bellefosse est en effet la première piscine en hauteur jamais bâtie en Alsace, en l’occurrence à 750m d’altitude. Avant 1945, les piscines de plein air sont rares en Alsaces et se situent exclusivement en plaine. Cependant, celles existantes rencontrent un succès grandissant, attirant beaucoup de visiteurs et devenant des centres de tourisme populaires. L’initiative du SCBS de combiner les deux dimensions, le plein air et la hauteur, est due aux conceptions pionnières de Jean Brandt, faisant de la construction de la piscine un véritable pari. Brandt s’exprime ainsi à ce sujet : « Projet insensé en apparence une piscine à la montagne ! Que non ! Projet grandiose ! Car est-il sport plus sain que la natation. Sans abandonner la montagne, s’adonner aux joies de l’eau, parfaire la préparation physique et le développement physique dans l’air pur de nos montagnes embaumés des senteurs de sapin… c’est le but à atteindre ».
+
Ses membres installent en 1934 les fondations de leur chalet-refuge à Bellefosse, achevé et amélioré au fil des années 1930-1940 (filmé de loin à la minute 00:47), et décident bientôt de bâtir, à côté de celui-ci, une piscine de plein air. Le SCBS parvient à obtenir l’accord et l’aide de l’équipe municipale de Bellefosse, conduite par Ernest Louis Bohy (1886-1974), qui en septembre 1935 loue le terrain au club pour une durée de 99 ans et l’autorise à alimenter la piscine avec l’eau de source. Le patronat strasbourgeois vient aussi en aide du SCBS : Emile Bussinger et son fils Roger (propriétaires d’une entreprise de baguettes et de cadres), ainsi qu’Edouard Deetjen (propriétaire de l’orfèvrerie de luxe homonyme et premier président du SCBS) figurent parmi les donateurs principaux. C’est notamment Deetjen qui finance presque entièrement l’achat des matières premières pour la construction de la piscine. Les travaux débutent fin 1935 et voient une participation active des Bellefossois avec leurs pelles, pioches et attelages de bœufs et chevaux, faisant de cette œuvre l’objet d’une véritable appropriation collective destinée à la renommée de la commune. Les travaux sont rapides et la piscine peut être inaugurée déjà en 1936 sous le nom de « Piscine Deetjen ». Le bassin de 20m x 10m, doté de plongeoir, est entouré d’un espace herbeux destiné à la détente, aux loisirs ou bien aux pique-niques. Dans le film, nous voyons que cet espace est utilisé par les enfants pour jouer et par les adultes pour se reposer, ou encore mettre la crème solaire. Les baignades en mixité sont consenties dès sa création ; cependant, comme dans d’autres établissements alsaciens de la même époque, ce sont seulement les femmes qui sont obligées de porter un bonnet de bain. Bien que construite sur une initiative privée et associative, la piscine n’a jamais eu un caractère de lieu exclusif pour les membres du SCBS, mais au contraire elle a toujours fonctionné comme un établissement public.
 
+
[[Fichier:Bellefosse1.png|vignette|La construction de la piscine, 1935-1936 (Comm'1 - Bulletin de la commune de Bellefosse, n. 11, décembre 2013)]]
La piscine et le chalet-refuge du SCBS deviennent rapidement le point de convergence des activités touristiques de Bellefosse, ainsi qu’un lieu de rencontre et échange privilégié entre les Bellefossois et un monde touristique animé de citadins en quête d’air pur, fréquentant régulièrement la commune en été comme en hiver. L’insistance avec laquelle le réalisateur filme le paysage naturel environnant, en l’occurrence celui du Champ du Feu, nous montre ce souci de recherche d’évasion et de détente au contact de la nature (minutes 00:34 – 1:01). Si cet élan est temporairement interrompu pendant la Seconde Guerre mondiale, les activités sont relancées dans l’immédiat après-guerre. La reconstruction du chalet et de la piscine, gravement endommagés par la guerre, reprend dès 1946 : le SCBS organise annuellement un grand bal où sont conviés les artisans, industriels et commerçants de Strasbourg afin de collecter les fonds nécessaires. Déjà à la fin des années 1940, la piscine peut exploiter de nouveau entièrement son potentiel, et commence à héberger également des événements artistiques, tels des spectacles de danse particulièrement appréciés tant par les touristes que par les Bellefossois. De plus, la piscine et le chalet-refuge sont proches des points de départ des randonnées du Champ du Feu, sentiers parsemés de fermes-auberges vosgiennes traditionnelles qui offrent hébergement et restauration, ou encore de plusieurs sites d’intérêt culturel à l’image des ruines du Château de la Roche. Non loin se trouvent également le Mont Sainte-Odile, le Château du Haut-Koenigsbourg, le parc du Ballon des Vosges ou encore la Route des Vins. Des citadins commencent également à acheter des maisons secondaires pour passer plus de temps à Bellefosse et profiter des points d’intérêts avoisinants.
+
La construction d’une piscine de plein air à côté d’un chalet-refuge est à cette époque une pratique tout à fait inédite. Celle de Bellefosse est en effet la première piscine en hauteur jamais bâtie en Alsace, en l’occurrence à 750m d’altitude. Avant 1945, les piscines de plein air sont rares en Alsace et se situent exclusivement en plaine. Cependant, celles existantes rencontrent un succès grandissant, attirant beaucoup de visiteurs et devenant des centres de tourisme populaires. L’initiative du SCBS de combiner les deux dimensions, le plein air et la hauteur, est due aux conceptions pionnières de Jean Brandt, faisant de la construction de la piscine un véritable pari. Brandt s’exprime ainsi à ce sujet : « Projet insensé en apparence une piscine à la montagne ! Que non ! Projet grandiose ! Car est-il sport plus sain que la natation. Sans abandonner la montagne, s’adonner aux joies de l’eau, parfaire la préparation physique et le développement physique dans l’air pur de nos montagnes embaumés des senteurs de sapin… c’est le but à atteindre ».
  
 +
La piscine et le chalet-refuge du SCBS deviennent rapidement le point de convergence des activités touristiques de Bellefosse, ainsi qu’un lieu de rencontre et d'échange privilégié entre les Bellefossois et un monde touristique animé de citadins en quête d’air pur, fréquentant régulièrement la commune en été comme en hiver. L’insistance avec laquelle le réalisateur filme le paysage naturel environnant, en l’occurrence celui du Champ du Feu, nous montre ce souci de recherche d’évasion et de détente au contact de la nature (minutes 00:34 – 1:01). Si cet élan est temporairement interrompu pendant la Seconde Guerre mondiale, les activités sont relancées dans l’immédiat après-guerre. La reconstruction du chalet et de la piscine, gravement endommagés par la guerre, reprend dès 1946 : le SCBS organise annuellement un grand bal où sont conviés les artisans, industriels et commerçants de Strasbourg afin de collecter les fonds nécessaires. Déjà à la fin des années 1940, la piscine peut exploiter de nouveau entièrement son potentiel, et commence à héberger également des événements artistiques, tels des spectacles de danse particulièrement appréciés tant par les touristes que par les Bellefossois. De plus, la piscine et le chalet-refuge sont proches des points de départ des randonnées du Champ du Feu, sentiers parsemés de fermes-auberges vosgiennes traditionnelles qui offrent hébergement et restauration, ou encore de plusieurs sites d’intérêt culturel à l’image des ruines du Château de la Roche. Non loin se trouvent également le Mont Sainte-Odile, le Château du Haut-Koenigsbourg, le parc du Ballon des Vosges ou encore la Route des Vins. Des citadins commencent également à acheter des maisons secondaires pour passer plus de temps à Bellefosse et profiter des points d’intérêt avoisinants.
 +
[[Fichier:Bellefosse2.jpg|vignette|DNA, 30/08/2016]]
 
La piscine a été longtemps alimentée directement par l'eau de source et a gardé son fonctionnement originel pendant 60 ans. Des travaux de rénovation d’ampleur n’ont été entrepris qu’en 1997-1998 par la municipalité de concert avec le SCBS (présidé par Gaston Schillinger), consistant en une mise aux normes via l’installation d’un système de chauffage et de traitement d’eau moderne, d’un bloc sanitaire, d’une station de dosage automatique de clore, ainsi que l’achat de nouveau mobilier et le réaménagement des abords. C’est à l’occasion de ces travaux que la gestion de la piscine a été entièrement cédée par le SCBS à la municipalité de Bellefosse.
 
La piscine a été longtemps alimentée directement par l'eau de source et a gardé son fonctionnement originel pendant 60 ans. Des travaux de rénovation d’ampleur n’ont été entrepris qu’en 1997-1998 par la municipalité de concert avec le SCBS (présidé par Gaston Schillinger), consistant en une mise aux normes via l’installation d’un système de chauffage et de traitement d’eau moderne, d’un bloc sanitaire, d’une station de dosage automatique de clore, ainsi que l’achat de nouveau mobilier et le réaménagement des abords. C’est à l’occasion de ces travaux que la gestion de la piscine a été entièrement cédée par le SCBS à la municipalité de Bellefosse.
  
Line 43: Line 46:
 
On peut présumer que l’enfant est aux débuts de ses cours de natation, de sa familiarisation avec l’eau, et qu’il commence à prendre son aise avec la fréquentation de piscines : malgré le fait qu’il ne sache pas encore nager à proprement parler, il n’est pas effrayé par l’eau et montre avec fierté et joie les gestes qu’il a appris.
 
On peut présumer que l’enfant est aux débuts de ses cours de natation, de sa familiarisation avec l’eau, et qu’il commence à prendre son aise avec la fréquentation de piscines : malgré le fait qu’il ne sache pas encore nager à proprement parler, il n’est pas effrayé par l’eau et montre avec fierté et joie les gestes qu’il a appris.
  
La natation en Alsace revêt une dimension populaire déjà au XIXe siècle, non seulement du fait de la multiplication de piscines, bains thermaux et autres établissements aménagés et surveillés, mais aussi de la permanence de la tradition des baignades dans les gravières près de lacs et rivières. La jeunesse alsacienne pratique un apprentissage autodidacte et précoce de la natation avant même que cela ne devienne institutionnel et systématique. L’Alsace n’est pas exempte de la diffusion du mouvement Turnen en Allemagne dans les années 1870-1880 : bien que dominé par la gymnastique, il s’ouvre progressivement à d’autres disciplines dont la natation. En parallèle, le mouvement hygiéniste pointe le besoin de réformes scolaires et éducatives pour développer la culture physique et sportive, et inspire en ce sens les recommandations pour l’enseignement de l’éducation physique de la jeunesse alsacienne-lorraine contenues dans le rapport de la Commission Manteuffel de septembre 1882, où la natation et les jeux de plein air font l’objet d’un intérêt spécifique. Les sports nautiques et les infrastructures de natation deviennent de plus en plus accessibles aux citadins et constituent des passe-temps populaires dans les milieux bourgeois. L’engouement provoqué par les premiers Jeux Olympiques d’Athènes de 1896, où la natation figure à l’honneur, contribuent à cette tendance.
+
La natation en Alsace revêt une dimension populaire déjà au XIXe siècle, non seulement du fait de la multiplication de piscines, bains thermaux et autres établissements aménagés et surveillés, mais aussi de la permanence de la tradition des baignades dans les gravières près de lacs et rivières. La jeunesse alsacienne pratique un apprentissage autodidacte et précoce de la natation avant même que cela ne devienne institutionnel et systématique. L’Alsace n’est pas exempte de la diffusion du mouvement ''Turnen'' en Allemagne dans les années 1870-1880 : bien que dominé par la gymnastique, il s’ouvre progressivement à d’autres disciplines dont la natation. En parallèle, le mouvement hygiéniste pointe le besoin de réformes scolaires et éducatives pour développer la culture physique et sportive, et inspire en ce sens les recommandations pour l’enseignement de l’éducation physique de la jeunesse alsacienne-lorraine contenues dans le rapport de la Commission Manteuffel de septembre 1882, où la natation et les jeux de plein air font l’objet d’un intérêt spécifique. Les sports nautiques et les infrastructures de natation deviennent de plus en plus accessibles aux citadins et constituent des passe-temps populaires dans les milieux bourgeois. L’engouement provoqué par les premiers Jeux Olympiques d’Athènes de 1896, où la natation figure à l’honneur, contribuent à cette tendance.
  
Au début du XXe siècle, clubs et sociétés de natation se multiplient en Alsace et mettent un accent particulier à la formation d’enseignants, censés pouvoir recruter la relève pour la natation de compétition. Souvent, ce sont ces clubs qui poussent à la construction de nouveaux établissements ou bien à l’amélioration de ceux existants : si l’objectif prioritaire demeure la dimension compétitive, les externalités positives s’étendent à l’ensemble de la population, lui permettant de disposer finalement d’un nombre plus élevé de structures de proximité et de meilleure qualité. L'introduction légale de la journée de huit heures en 1919 en France offre aux travailleurs plus de temps libre et marque une nouvelle étape de la démocratisation de la natation, permettant d’ailleurs à un nombre croissant de familles de pouvoir se déplacer en dehors des villes industrielles pour profiter des piscines de plein air ou des bassins naturels à la campagne. Cette fuite vers la campagne à la recherche d’air pur et soleil change également la conception des canons de beauté en vigueur : à la place de la peau pale, la pratique du bronzage se développe comme synonyme de la recherche d’un corps sain, et cela s’effectue prioritairement autour de plages et piscines de plein air. C’est encore dans les années 1920 que plusieurs communes alsaciennes insèrent l’apprentissage de la natation en mixité dans les cursus des écoles primaires et favorisent l’inclusion d’un nombre grandissant d’élèves et le recrutement d’enseignants compétents. L’apprentissage se fait certes dans l’eau mais aussi, de manière gymnastique, à l’extérieur : sur les bords des piscines les enfants apprennent et répètent les gestes avant de se plonger. La généralisation véritable de l’enseignement de la natation dans le cadre des cours d’éducation physique des écoles primaires se manifeste des années 1930 à 1950 en Alsace comme dans le reste de la France. Après la Seconde Guerre mondiale, en Alsace, les sports nautiques se diversifient davantage : les clubs de plongée et de natation synchronisée se développent, alors qu’en 1947 une première traversée de Strasbourg à la nage est organisée avec une multitude de participants des deux genres et de tout âge.
+
Au début du XXe siècle, clubs et sociétés de natation se multiplient en Alsace et mettent un accent particulier à la formation d’enseignants, censés pouvoir recruter la relève pour la natation de compétition. Souvent, ce sont ces clubs qui poussent à la construction de nouveaux établissements ou bien à l’amélioration de ceux existants : si l’objectif prioritaire demeure la dimension compétitive, les externalités positives s’étendent à l’ensemble de la population, lui permettant de disposer finalement d’un nombre plus élevé de structures de proximité et de meilleure qualité. L'introduction légale de la journée de huit heures en 1919 en France offre aux travailleurs plus de temps libre et marque une nouvelle étape de la démocratisation de la natation, permettant d’ailleurs à un nombre croissant de familles de pouvoir se déplacer en dehors des villes industrielles pour profiter des piscines de plein air ou des bassins naturels à la campagne. Cette fuite vers la campagne à la recherche d’air pur et soleil change également la conception des canons de beauté en vigueur : à la place de la peau pale, la pratique du bronzage se développe comme synonyme de la recherche d’un corps sain, et cela s’effectue prioritairement autour de plages et piscines de plein air. C’est encore dans les années 1920 que plusieurs communes alsaciennes insèrent l’apprentissage de la natation en mixité dans les cursus des écoles primaires et favorisent l’inclusion d’un nombre grandissant d’élèves et le recrutement d’enseignants compétents. L’apprentissage se fait certes dans l’eau mais aussi, de manière gymnastique, à l’extérieur : sur les bords des piscines les enfants apprennent et répètent les gestes avant de se plonger. La généralisation véritable de l’enseignement de la natation dans le cadre des cours d’éducation physique des écoles primaires se manifeste des années 1930 à 1950 en Alsace comme dans le reste de la France. Après la Seconde Guerre mondiale, en Alsace, les sports nautiques se diversifient davantage : les clubs de plongée et de natation synchronisée se développent, alors qu’en 1947 une première traversée de Strasbourg à la nage est organisée avec une multitude de participants de tout genre et âge.
  
 
Le film, datant de 1956, s’insère dans cette époque de démocratisation et popularisation des sports nautiques. Pourtant, malgré sa renommée, l’accès à la piscine de Bellefosse demeure limité aux classes plus aisées étant donné qu’elle était plus facilement joignable en voiture ou taxi qu’avec les transports en commun (la gare la plus proche, celle de Fouday, étant à 4km de distance de Bellefosse et n’étant que peu desservie). Le point de vue du cinéaste est celui d’une famille bourgeoise alsacienne, pouvant se permettre non seulement le luxe d’acheter le matériel de tournage mais aussi celui de fréquenter la piscine de Bellefosse. L’exceptionnalité du moment qui motive le réalisateur à filmer, donc, n’est probablement pas la fréquentation d’une piscine quelconque, ni d’une piscine dans les Vosges (qui étaient en général très fréquentées du fait de la proximité avec l’Alsace), mais en particulier de celle de Bellefosse, considérée comme une destination privilégiée, non accessible pour tout le monde.
 
Le film, datant de 1956, s’insère dans cette époque de démocratisation et popularisation des sports nautiques. Pourtant, malgré sa renommée, l’accès à la piscine de Bellefosse demeure limité aux classes plus aisées étant donné qu’elle était plus facilement joignable en voiture ou taxi qu’avec les transports en commun (la gare la plus proche, celle de Fouday, étant à 4km de distance de Bellefosse et n’étant que peu desservie). Le point de vue du cinéaste est celui d’une famille bourgeoise alsacienne, pouvant se permettre non seulement le luxe d’acheter le matériel de tournage mais aussi celui de fréquenter la piscine de Bellefosse. L’exceptionnalité du moment qui motive le réalisateur à filmer, donc, n’est probablement pas la fréquentation d’une piscine quelconque, ni d’une piscine dans les Vosges (qui étaient en général très fréquentées du fait de la proximité avec l’Alsace), mais en particulier de celle de Bellefosse, considérée comme une destination privilégiée, non accessible pour tout le monde.
|Bibliographie=Sports et loisirs en Alsace au XXème siècle, Strasbourg, Centre de Recherches Européennes en Education Corporelle/UFR STAPS, 1994.
+
[[Fichier:Bellefosse3.png|vignette|Chalet du SCBS et piscine (Comm’1 – Bulletin de la commune de Bellefosse, n. 11, décembre 2013)]]
 +
|Bibliographie=''Sports et loisirs en Alsace au XXème siècle'', Strasbourg, Centre de Recherches Européennes en Education Corporelle/UFR STAPS, 1994.
  
Pierre Perny, « L’arrivée des sports en Alsace », Revue d’Alsace, n. 140, 2014, p. 321-360.
+
Pierre Perny, « L’arrivée des sports en Alsace », ''Revue d’Alsace'', n. 140, 2014, p. 321-360.
  
Comm’1 – Bulletin de la commune de Bellefosse, n. 11, décembre 2013.
+
''Comm’1 – Bulletin de la commune de Bellefosse'', n. 11, décembre 2013.
  
« Bellefosse – Anniversaire : 80 étés de piscine », Dernières Nouvelles d’Alsace (Edition Molsheim-Obernai), 30 aouut 2016, consulté le 21/12/2019, URL : https://www.dna.fr/edition-de-molsheim-schirmeck/2016/08/30/80-etes-de-piscine
+
« Bellefosse – Anniversaire : 80 étés de piscine », Dernières Nouvelles d’Alsace (Edition Molsheim-Obernai), 30 août 2016, consulté le 21/12/2019, URL : https://www.dna.fr/edition-de-molsheim-schirmeck/2016/08/30/80-etes-de-piscine
  
 
Site du Champ du Feu, consulté le 20/12/2019, URL : https://www.lechampdufeu.com/
 
Site du Champ du Feu, consulté le 20/12/2019, URL : https://www.lechampdufeu.com/

Latest revision as of 20:43, 8 March 2020


Piscine Bellefosse

Abstract


Le film, muet et en couleur, nous montre une sélection de scènes de loisir estival d’une famille alsacienne en 1956 au cours d’une journée passée à la piscine de plein air de Bellefosse.


Metadata

Reference / film number :  0019FH0040
Date :  1956
Sound :  Mute
Running time :  00:00:00
Film-maker :  Klein, Rodolphe
Reel format :  8 mm
Genre :  Amateur movie
Thematics :  Swimming
Archive :  MIRA

Context and analysis


Partie de l’ancien comté du Ban de la Roche, Bellefosse est une commune bas-rhinoise située dans les hauteurs de la vallée de la Bruche (arrondissement de Molsheim, canton de Mutzig), à 810m d’altitude moyenne, sur le versant occidental du massif du Champ du Feu. Bellefosse est faiblement peuplée aujourd’hui comme à l’époque : le recensement LDH/EHESS/Cassini de 1954 indique 161 habitants, c’est-à-dire une vingtaine d’habitants par km2. Il s’agit surtout d’une localité de tourisme estival et hivernal, considérée comme un point d’accès privilégié au Champ du Feu ainsi qu’à plusieurs sites culturels environnants.

Le réalisateur est Rodolphe Klein (1899-1975) : étudiant en Droit à l’université de Strasbourg redevenue française, il devient avocat et officie au barreau de Strasbourg jusqu’en 1971. Il est en outre maire de Marlenheim de la libération en juin 1945 à mars 1971. Ami personnel de Pierre Pflimlin, ils inaugurent ensemble le statut de Marlenheim en tant que Porte de la Route des Vins d’Alsace en 1953. Passionné de cinéma, Klein a laissé 87 films amateurs en 8mm qui, dans la période 1936-1970, capturent des événements divers : des moments politiques et festifs de Marlenheim aux activités de loisir passés en famille tant dans cette ville qu’ailleurs en France et en Suisse (ski, baignades, balades, chasse, etc). La conjointe de M. Klein est Marianne Claude (1910-2000), membre d’une famille d’entrepreneurs de Marlenheim, fondateurs et propriétaires de la fabrique de scies à bois et à métaux « La Reine Claude » depuis 1895. Le couple aura trois enfants : Marc, Damiane (épouse Scheer) et Sabine (épouse Guin), s’occupant de la collecte et de la transmission des archives photographiques cinématographiques du père à MIRA en 2013.

La première piscine de montagne d’Alsace : une initiative pionnière

L’histoire de la piscine est intimement liée à celle du Ski Club Bellefosse-Strasbourg (SCBS), fondé en 1934 à l’initiative de Jean Brandt et composé surtout de jeunes passionnés non seulement de ski et randonnées dans ce coin des Vosges si pittoresque, mais aussi de natation. L’attitude des fondateurs du SCBS se distingue de celle d’autres Ski Clubs de la période par une volonté d’aller au-delà d’une conception purement utilitaire de la montagne et de la séparation sectorielle des pratiques sportives : ils font preuve, au contraire, d’une volonté réelle de développement d’infrastructures permettant l’accès le plus large aux pratiques sportives, des débutants aux experts, et une mise en valeur de l’ensemble des potentialités touristiques du territoire.

Ses membres installent en 1934 les fondations de leur chalet-refuge à Bellefosse, achevé et amélioré au fil des années 1930-1940 (filmé de loin à la minute 00:47), et décident bientôt de bâtir, à côté de celui-ci, une piscine de plein air. Le SCBS parvient à obtenir l’accord et l’aide de l’équipe municipale de Bellefosse, conduite par Ernest Louis Bohy (1886-1974), qui en septembre 1935 loue le terrain au club pour une durée de 99 ans et l’autorise à alimenter la piscine avec l’eau de source. Le patronat strasbourgeois vient aussi en aide du SCBS : Emile Bussinger et son fils Roger (propriétaires d’une entreprise de baguettes et de cadres), ainsi qu’Edouard Deetjen (propriétaire de l’orfèvrerie de luxe homonyme et premier président du SCBS) figurent parmi les donateurs principaux. C’est notamment Deetjen qui finance presque entièrement l’achat des matières premières pour la construction de la piscine. Les travaux débutent fin 1935 et voient une participation active des Bellefossois avec leurs pelles, pioches et attelages de bœufs et chevaux, faisant de cette œuvre l’objet d’une véritable appropriation collective destinée à la renommée de la commune. Les travaux sont rapides et la piscine peut être inaugurée déjà en 1936 sous le nom de « Piscine Deetjen ». Le bassin de 20m x 10m, doté de plongeoir, est entouré d’un espace herbeux destiné à la détente, aux loisirs ou bien aux pique-niques. Dans le film, nous voyons que cet espace est utilisé par les enfants pour jouer et par les adultes pour se reposer, ou encore mettre la crème solaire. Les baignades en mixité sont consenties dès sa création ; cependant, comme dans d’autres établissements alsaciens de la même époque, ce sont seulement les femmes qui sont obligées de porter un bonnet de bain. Bien que construite sur une initiative privée et associative, la piscine n’a jamais eu un caractère de lieu exclusif pour les membres du SCBS, mais au contraire elle a toujours fonctionné comme un établissement public.

La construction de la piscine, 1935-1936 (Comm'1 - Bulletin de la commune de Bellefosse, n. 11, décembre 2013)

La construction d’une piscine de plein air à côté d’un chalet-refuge est à cette époque une pratique tout à fait inédite. Celle de Bellefosse est en effet la première piscine en hauteur jamais bâtie en Alsace, en l’occurrence à 750m d’altitude. Avant 1945, les piscines de plein air sont rares en Alsace et se situent exclusivement en plaine. Cependant, celles existantes rencontrent un succès grandissant, attirant beaucoup de visiteurs et devenant des centres de tourisme populaires. L’initiative du SCBS de combiner les deux dimensions, le plein air et la hauteur, est due aux conceptions pionnières de Jean Brandt, faisant de la construction de la piscine un véritable pari. Brandt s’exprime ainsi à ce sujet : « Projet insensé en apparence une piscine à la montagne ! Que non ! Projet grandiose ! Car est-il sport plus sain que la natation. Sans abandonner la montagne, s’adonner aux joies de l’eau, parfaire la préparation physique et le développement physique dans l’air pur de nos montagnes embaumés des senteurs de sapin… c’est le but à atteindre ».

La piscine et le chalet-refuge du SCBS deviennent rapidement le point de convergence des activités touristiques de Bellefosse, ainsi qu’un lieu de rencontre et d'échange privilégié entre les Bellefossois et un monde touristique animé de citadins en quête d’air pur, fréquentant régulièrement la commune en été comme en hiver. L’insistance avec laquelle le réalisateur filme le paysage naturel environnant, en l’occurrence celui du Champ du Feu, nous montre ce souci de recherche d’évasion et de détente au contact de la nature (minutes 00:34 – 1:01). Si cet élan est temporairement interrompu pendant la Seconde Guerre mondiale, les activités sont relancées dans l’immédiat après-guerre. La reconstruction du chalet et de la piscine, gravement endommagés par la guerre, reprend dès 1946 : le SCBS organise annuellement un grand bal où sont conviés les artisans, industriels et commerçants de Strasbourg afin de collecter les fonds nécessaires. Déjà à la fin des années 1940, la piscine peut exploiter de nouveau entièrement son potentiel, et commence à héberger également des événements artistiques, tels des spectacles de danse particulièrement appréciés tant par les touristes que par les Bellefossois. De plus, la piscine et le chalet-refuge sont proches des points de départ des randonnées du Champ du Feu, sentiers parsemés de fermes-auberges vosgiennes traditionnelles qui offrent hébergement et restauration, ou encore de plusieurs sites d’intérêt culturel à l’image des ruines du Château de la Roche. Non loin se trouvent également le Mont Sainte-Odile, le Château du Haut-Koenigsbourg, le parc du Ballon des Vosges ou encore la Route des Vins. Des citadins commencent également à acheter des maisons secondaires pour passer plus de temps à Bellefosse et profiter des points d’intérêt avoisinants.

DNA, 30/08/2016

La piscine a été longtemps alimentée directement par l'eau de source et a gardé son fonctionnement originel pendant 60 ans. Des travaux de rénovation d’ampleur n’ont été entrepris qu’en 1997-1998 par la municipalité de concert avec le SCBS (présidé par Gaston Schillinger), consistant en une mise aux normes via l’installation d’un système de chauffage et de traitement d’eau moderne, d’un bloc sanitaire, d’une station de dosage automatique de clore, ainsi que l’achat de nouveau mobilier et le réaménagement des abords. C’est à l’occasion de ces travaux que la gestion de la piscine a été entièrement cédée par le SCBS à la municipalité de Bellefosse.

Une pratique de natation ancrée dans un héritage solide et en pleine démocratisation

Le film nous montre plusieurs dimensions de la pratique de la natation : d’une part l’amusement et la convivialité, et d’autre part l’apprentissage et la démonstration. La convivialité de la fréquentation de la piscine est manifeste dans les scènes montrant que la famille peut s’y rendre au grand complet et y passer sa journée entre moments de rire, de jeu, d’affection et de partage. Pour ce qui est de l’apprentissage de la natation, le film revêt un caractère de démonstration : la mère de famille, aide son enfant à rester à flot (minute 00:02), puis fait plusieurs démonstration de sa maitrise du plongeoir et de la pratique de plongée (minutes 00:12 – 00:22), et l’enfant enfin montre à la caméra ce qu’il a appris en mimant des mouvements de brasse sur le bord de la piscine (minutes 00:28 – 00:32).

On peut présumer que l’enfant est aux débuts de ses cours de natation, de sa familiarisation avec l’eau, et qu’il commence à prendre son aise avec la fréquentation de piscines : malgré le fait qu’il ne sache pas encore nager à proprement parler, il n’est pas effrayé par l’eau et montre avec fierté et joie les gestes qu’il a appris.

La natation en Alsace revêt une dimension populaire déjà au XIXe siècle, non seulement du fait de la multiplication de piscines, bains thermaux et autres établissements aménagés et surveillés, mais aussi de la permanence de la tradition des baignades dans les gravières près de lacs et rivières. La jeunesse alsacienne pratique un apprentissage autodidacte et précoce de la natation avant même que cela ne devienne institutionnel et systématique. L’Alsace n’est pas exempte de la diffusion du mouvement Turnen en Allemagne dans les années 1870-1880 : bien que dominé par la gymnastique, il s’ouvre progressivement à d’autres disciplines dont la natation. En parallèle, le mouvement hygiéniste pointe le besoin de réformes scolaires et éducatives pour développer la culture physique et sportive, et inspire en ce sens les recommandations pour l’enseignement de l’éducation physique de la jeunesse alsacienne-lorraine contenues dans le rapport de la Commission Manteuffel de septembre 1882, où la natation et les jeux de plein air font l’objet d’un intérêt spécifique. Les sports nautiques et les infrastructures de natation deviennent de plus en plus accessibles aux citadins et constituent des passe-temps populaires dans les milieux bourgeois. L’engouement provoqué par les premiers Jeux Olympiques d’Athènes de 1896, où la natation figure à l’honneur, contribuent à cette tendance.

Au début du XXe siècle, clubs et sociétés de natation se multiplient en Alsace et mettent un accent particulier à la formation d’enseignants, censés pouvoir recruter la relève pour la natation de compétition. Souvent, ce sont ces clubs qui poussent à la construction de nouveaux établissements ou bien à l’amélioration de ceux existants : si l’objectif prioritaire demeure la dimension compétitive, les externalités positives s’étendent à l’ensemble de la population, lui permettant de disposer finalement d’un nombre plus élevé de structures de proximité et de meilleure qualité. L'introduction légale de la journée de huit heures en 1919 en France offre aux travailleurs plus de temps libre et marque une nouvelle étape de la démocratisation de la natation, permettant d’ailleurs à un nombre croissant de familles de pouvoir se déplacer en dehors des villes industrielles pour profiter des piscines de plein air ou des bassins naturels à la campagne. Cette fuite vers la campagne à la recherche d’air pur et soleil change également la conception des canons de beauté en vigueur : à la place de la peau pale, la pratique du bronzage se développe comme synonyme de la recherche d’un corps sain, et cela s’effectue prioritairement autour de plages et piscines de plein air. C’est encore dans les années 1920 que plusieurs communes alsaciennes insèrent l’apprentissage de la natation en mixité dans les cursus des écoles primaires et favorisent l’inclusion d’un nombre grandissant d’élèves et le recrutement d’enseignants compétents. L’apprentissage se fait certes dans l’eau mais aussi, de manière gymnastique, à l’extérieur : sur les bords des piscines les enfants apprennent et répètent les gestes avant de se plonger. La généralisation véritable de l’enseignement de la natation dans le cadre des cours d’éducation physique des écoles primaires se manifeste des années 1930 à 1950 en Alsace comme dans le reste de la France. Après la Seconde Guerre mondiale, en Alsace, les sports nautiques se diversifient davantage : les clubs de plongée et de natation synchronisée se développent, alors qu’en 1947 une première traversée de Strasbourg à la nage est organisée avec une multitude de participants de tout genre et âge.

Le film, datant de 1956, s’insère dans cette époque de démocratisation et popularisation des sports nautiques. Pourtant, malgré sa renommée, l’accès à la piscine de Bellefosse demeure limité aux classes plus aisées étant donné qu’elle était plus facilement joignable en voiture ou taxi qu’avec les transports en commun (la gare la plus proche, celle de Fouday, étant à 4km de distance de Bellefosse et n’étant que peu desservie). Le point de vue du cinéaste est celui d’une famille bourgeoise alsacienne, pouvant se permettre non seulement le luxe d’acheter le matériel de tournage mais aussi celui de fréquenter la piscine de Bellefosse. L’exceptionnalité du moment qui motive le réalisateur à filmer, donc, n’est probablement pas la fréquentation d’une piscine quelconque, ni d’une piscine dans les Vosges (qui étaient en général très fréquentées du fait de la proximité avec l’Alsace), mais en particulier de celle de Bellefosse, considérée comme une destination privilégiée, non accessible pour tout le monde.

Chalet du SCBS et piscine (Comm’1 – Bulletin de la commune de Bellefosse, n. 11, décembre 2013)


Bibliography


Sports et loisirs en Alsace au XXème siècle, Strasbourg, Centre de Recherches Européennes en Education Corporelle/UFR STAPS, 1994.

Pierre Perny, « L’arrivée des sports en Alsace », Revue d’Alsace, n. 140, 2014, p. 321-360.

Comm’1 – Bulletin de la commune de Bellefosse, n. 11, décembre 2013.

« Bellefosse – Anniversaire : 80 étés de piscine », Dernières Nouvelles d’Alsace (Edition Molsheim-Obernai), 30 août 2016, consulté le 21/12/2019, URL : https://www.dna.fr/edition-de-molsheim-schirmeck/2016/08/30/80-etes-de-piscine

Site du Champ du Feu, consulté le 20/12/2019, URL : https://www.lechampdufeu.com/

Annuaire Mairie, Village de Bellefosse, consulté le 20/12/2019, URL : https://www.annuaire-mairie.fr/mairie-bellefosse.html

Site de la commune de Marlenheim, consulté le 19/12/2019, URL : https://www.marlenheim.fr/


Article written by

Lola Romieux, 04 January 2020